Discours de M. Serge LETCHIMY,
Président du Conseil Régional de la Martinique
Serge
LETCHIMY, Président du Conseil régional a participé
au Forum de l’Ultrapériphérie Européenne
2010 qui s'est tenu :
les 27 et 28 mai 2010
Au Bâtiment Charlemagne
170 rue de la Loi – Bruxelles
Il était accompagné d’une délégation
composée d’élus et d’administratifs régionaux
à laquelle, à la demande de la Commission européenne,
ont été associés des représentants de
la vie économique, sociale et culturelle.

Discours de M. Serge LETCHIMY,
Président du Conseil Régional de la Martinique

Mesdames, messieurs
Permettez-moi
tout d’abord de saluer l’initiative prise par la Commission
quant à l’organisation de ce forum. Il s'inscrit dans
des principes de réflexions communes, du dialogue permanent,
de l’échange et du respect mutuels.
Les
nouveaux défis mondiaux tels que les dysfonctionnements financiers,
les déséquilibres commerciaux, le dérèglement
environnemental, les mutations démographiques, imposent, dans
la vision d’ensemble, un regard spécifique sur des situations
spécifiques.
Le
principe de réalité nous conduit à mettre en
évidence les contraintes liées à notre double
appartenance à l'espace européen et à nos espaces
géographiques respectifs. Mais ce même principe doit
nous inviter à dépasser ces contraintes pour mieux apprécier
nos atouts et répondre aux défis d’une économie
moderne.
Malgré un PIB qui avoisine les 75% de la moyenne communautaire
et un taux de croissance relativement élevé, le taux
de chômage reste chez nous trois fois supérieur au taux
de chômage moyen communautaire. Un taux de chômage qui
s’inscrit hélas dans un syndrome de marginalisation croissante,
dans un mal développement chronique et un mal être social.
Face
à ces difficultés, deux enjeux :
-
Quel modèle économique développer pour créer
de la richesse et de l’emploi, en nous inscrivant résolument
dans le système international, tout en mettant à profit
notre environnement géographique ?
-
Comment renforcer cette dynamique d’innovation et de compétitivité,
sans faire passer en second plan les urgences du bien-être
social de la population ?
Car,
si dans notre berceau naturel, nous pouvons dénombrer des sources
potentielles de création de richesse et d’emplois, le
cadre communautaire, par ses contraintes induites, contrarie souvent
le développement de ces opportunités. Je veux prendre
quelques exemples :
-
Ainsi, avec ses 55 000 km2 d’espace maritime très faiblement
exploitée, la Martinique bénéficie de ressources
halieutiques qui peuvent encore permettre un développement
raisonné de l’effort de pêche. Seulement, cette
filière est menacée par les nouvelles règles
de la Réforme de la Politique Commune de la Pêche.
-
La grande biodiversité et la richesse des écosystèmes
font de la Martinique un « laboratoire » de premier
plan pour les problématiques de gestion durable de la ressource,
du développement des biotechnologies, ou celle de l’énergie
renouvelable. Mais aujourd’hui, la complexité et la
quasi-inaccessibilité des financements communautaires dans
la recherche limitent ces potentialités.
-
Au moment où les nouvelles orientations en matière
de réduction de gaz à effet de serre favorisent l’émergence
de grandes routes maritimes, la Martinique risque pourtant, faute
d’adaptation des politiques communautaires, de rester éloignée
des principales Autoroutes de la Mer.
-
La mise en œuvre en l’état des politiques de transport
ne permet pas de mettre à disposition les services d’intérêt
économiques et généraux à des conditions
de prix et de qualité comparables à ceux pratiqués
sur le marché continental.
Ce
panorama, non exhaustif, montre la nécessité de l’élaboration
d’une stratégie intégrée, qui pourrait
offrir à la Martinique des opportunités de diversification
économique, dans le cadre d’échanges régionalisés
et mondialisés. Une stratégie où l’équilibre
entre l’adaptation des politiques générales de
l’Union et l’adoption d’instruments spécifiques
au bénéfice de l’ultrapériphérie
demeure un enjeu fondamental. Une stratégie qui reste suspendue
à de nombreuses mises en cohérence préalables
au niveau communautaire, comme par exemple :
-
la négociation, dans le cadre des Accords commerciaux internationaux,
de règles spécifiques permettant un commerce juste
et mutuellement bénéfique avec les pays voisins.
-
le maintien d’un système d’aides équitable
adossé à des leviers fiscaux et douaniers adaptés,
compte tenu de la menace marginale face aux enjeux commerciaux astronomiques
européens et internationaux.
-
un programme ambitieux de recherche à dimension internationale
associant l’ensemble des pays de la Grande Caraïbe, et
favorisant les transferts mutuels de savoirs-faires et de connaissance.
Alors
face à de tels enjeux, je ne peux m'empêcher de m'éloigner
un peu des habituelles doléances pour apporter une réflexion
sur les fondements de nos rapports à l’Europe. Réflexion
qui se situe dans le droit fil du Mémorandum signé à
las Palmas le 7 mai dernier, exprimant les besoins d’une vision
rénovée de la stratégie européenne vis-à-vis
de l’ultrapériphérie.
Car
j’ai la faiblesse de croire que les handicaps et les atouts
changent de nature, de prégnance ou d’intensité
selon que l’on interroge de manière fondamentale ou pas,
le principe même dans lequel s’inscrit la relation des
pays dits de la « périphérie » ou de «
l’utra-périphérie », avec le centre européen.
Je crois, par exemple, que nos « handicaps » et nos «
atouts » changeront du tout ou toute à mesure que l'Europe
s'éloignera du modèle d'une puissance économique
libérale pour se réinscrire dans une dynamique de relations
humaines, justes et horizontales avec les diversités du monde.
Ainsi, nous serons nous-mêmes en mesure de surmonter ces handicaps,
ou mieux, de les vaincre purement et simplement.
Je
parle de puissance économique, mais j’aurais pu à
dessein, parler d’empire libéral. En fait, je crains
toute forme de verticalité. Par leur verticalité, les
« puissances » ont toujours suscité des dévitalisations
dans leurs périphéries et de grands vides autour de
leur emprise, alors que, je le sais, c'est l'ambition contraire que,
tous ici, nous partageons.
Il
s’agit pour nous d’aller vers un nouveau modèle
de développement, où la croissance et le progrés
riment avec création d’emplois et d’activités
; qui réduit les puissances aliénantes de la société
de consommation ; qui augmente la production locale ; qui fonde les
bases d’une culture économique à partir de nouvelles
solidarités économiques.
L'Europe
à laquelle je crois est faite de réseaux actifs et solidaires
qui prolongent dans le monde un espace originel commun.
(C’est cette nouvelle conception qui peut nous permettre de
manière pertinente de répondre à ce mal développement.)
Des
réseaux qui se développeraient de manière autonome
dans un respect des différences culturelles, identitaires,
géographiques, lequel ne remettrait en cause ni la sécurité
des droits qui sont acquis, ni la solidarité agissante de l’ensemble.
Ainsi
le principe dérogatoire, ou même l’idée
d’un handicap dû à l'éloignement, cèderait
la place à une approche positive, différenciée,
intelligente, des indispensables harmonisations. Notamment dans l’équilibre
à rechercher entre le volet interne et le volet externe des
politiques de l’Union.
Si
je regarde ce que sont nos pays, je vois des espaces-frontières
! Je vois des vitalités inscrites dans des parts éloignées
et différentes du monde ! Ce sont les Atouts.
J’y
vois aussi des contraintes comme l’accessibilité, l’étroitesse
du marché, l’éloignement, les risques naturels
permanents qui réduisent l’égalité des
chances.
Mais
j’y vois aussi des risques remettant en cause des décennies
de progrés si ces régions ne sont pas réinscrites
comme Actrices du développement et de la diplomatie économique
dans leurs zones respectives dans des domaines aussi déterminants
que les Accords commerciaux internationaux (APE, Accord Andin), le
changement climatique, la propriété génétique
et moléculaires, la propriété des usages.
Ce
sont des laboratoires possibles pour de nouvelles conceptions culturelles
économiques et sociales, susceptibles de mobiliser des richesses
civilisationnelles qui manquent encore au fonctionnement du monde
et bien entendu à l’idée de l’Europe !
Cela
met aussi en relief l’absurdité qu’il y aurait
d’essayer de penser notre épanouissement européen
en dehors d’un grand espace relationnel caribéen, qui
dépasserait la seule dynamique économique, pour s’inscrire
dans l’échange culturel systématique, dans la
valorisation concertée de notre biodiversité, dans un
tourisme réinventé autour de valeurs nobles, dans l’éducation
partagée ou dans le dynamisme universitaire mis en interaction...
L’idée
de l’Europe n’atteindra à sa pleine noblesse que
si elle suscite autour d’elle, et en relation avec elle, des
dynamiques civilisationnelles qui sont souvent latentes dans nos zones
respectives ; et qui sont indéniablement des forces d'inspiration,
de progrès et de développement.
C’est
un appel à une nouvelle conception de la Territorialisation
Economique qui s’impose à nous, comme un espace nouveau
d’innovation et d’investissement.
C’est
le vœu que je forme à l’entrée de ce forum
: Pensons autrement. Pensons positivement.
Serge
LETCHIMY
